Réunis à Abidjan du 1er au 3 juin 2026, les régulateurs africains et francophones des médias, les grandes plateformes numériques, les experts et les institutions internationales planchent sur les défis posés par l’intelligence artificielle.
Abidjan est devenue, depuis ce lundi 1er juin 2026, la capitale africaine de la réflexion sur la gouvernance du numérique. À l’initiative du Réseau des Instances Africaines de Régulation de la Communication (RIARC) et du Réseau francophone des régulateurs des médias (REFRAM), la conférence internationale « Abidjan 2 » rassemble durant trois jours décideurs publics, régulateurs, chercheurs et représentants des grandes plateformes numériques autour du thème : « Intelligence artificielle, réseaux sociaux et liberté de communication : enjeux de régulation ». Au cœur des débats : la recherche d’un équilibre entre innovation technologique, liberté de communication et protection de l’intégrité de l’information.
La cérémonie d’ouverture, organisée au Novotel Abidjan Plateau, s’est tenue en présence du ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement, Amadou Coulibaly, représentant le président Alassane Ouattara, de la ministre de la Culture et de la Francophonie, Françoise Remarck, de l’ambassadeur du Maroc en Côte d’Ivoire, Othman El Ferdaous, ainsi que de nombreuses personnalités du monde diplomatique et des médias.
Amadou Coulibaly a insisté sur l’ampleur de la révolution technologique en cours. Selon lui, après la révolution informatique et l’essor du numérique, l’intelligence artificielle bouleverse désormais les économies, les administrations, les systèmes éducatifs et les médias.
Si cette technologie ouvre des perspectives inédites en matière d’innovation, d’inclusion numérique et d’accès à l’information, elle favorise également la propagation rapide des fausses informations, des manipulations algorithmiques et des contenus falsifiés. « Nous sommes passés en un clin d’œil des fake news aux deepfakes », a-t-il souligné, rappelant que la régulation doit permettre de préserver à la fois l’innovation, la liberté d’expression et les droits fondamentaux des citoyens.
Le ministre a également plaidé pour une souveraineté numérique africaine capable d’intégrer les réalités linguistiques et culturelles du continent dans les mécanismes de modération des contenus. Pour le président de la Haute Autorité de la Communication Audiovisuelle (HACA), Me René Bourgoin, la conférence s’inscrit dans le prolongement direct des acquis d’« Abidjan 1 », organisée en avril 2024.
Cette première rencontre avait débouché sur la Déclaration d’Abidjan et sur la signature d’un protocole d’engagement volontaire entre les régulateurs et plusieurs géants du numérique, notamment Meta, TikTok, X et Google. « L’intelligence artificielle est devenue à la fois une promesse et une inquiétude », a-t-il affirmé. Promesse de progrès et d’innovation, mais aussi source de risques liés à la désinformation massive, aux discours de haine, aux ingérences étrangères ou encore aux manipulations électorales.
Selon lui, le rôle du régulateur est aujourd’hui plus indispensable que jamais pour préserver l’équilibre entre innovation et protection des citoyens. Illustrant les avancées obtenues grâce au dialogue avec les plateformes, Me Bourgoin a révélé que la HACA a signalé 1 013 contenus problématiques aux plateformes numériques, dont 471 ont fait l’objet de mesures correctives.
Sur 171 comptes signalés, 88 ont été supprimés.
Le président en exercice du REFRAM et président du Conseil national de régulation de l’audiovisuel du Sénégal (CNRA), Mamadou Oumar Ndiaye, a pour sa part insisté sur la nécessité de prendre en compte les spécificités africaines dans la régulation de l’IA. Il a notamment dénoncé les biais algorithmiques qui pénalisent les langues et cultures africaines, souvent absentes des bases de données utilisées pour entraîner les systèmes de modération automatisée. « Il s’agit d’une véritable injustice numérique que nous ne pouvons accepter », a-t-il déclaré, appelant les plateformes à davantage de transparence algorithmique et à une meilleure prise en compte des réalités linguistiques du continent.
Même son de cloche du côté de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF). Son directeur des affaires politiques et de la gouvernance, Nicolas Guinard, a rappelé que l’essor de l’intelligence artificielle générative représente un défi majeur pour l’intégrité de l’information et la lutte contre la désinformation. Tout en reconnaissant les risques associés à ces technologies, il a souligné qu’elles peuvent également devenir des outils précieux au service d’une régulation plus efficace et respectueuse des libertés fondamentales.
À l’issue des travaux, les participants espèrent adopter une « Déclaration d’Abidjan 2 » destinée à renforcer les engagements pris en 2024 et à jeter les bases d’un cadre africain de régulation de l’intelligence artificielle dans le secteur de la communication.
Une ambition portée par la conviction que l’Afrique, forte de sa jeunesse et de son dynamisme numérique, doit désormais participer pleinement à l’élaboration des règles qui façonneront l’espace numérique mondial de demain.
Pacôme Koffi